[hal-03454801] Les stratégies open-sources selon le paradigme des modèles économiques

De nombreuses entreprises utilisent des logiciels libres dans leurs propositions commerciales. Il existe de nombreuses études de cas sur leur modèle d’affaires. Cependant, il n’y a pas d’analyse globale structurant différents modèles open-sources. C’est l’objectif de cet article. En nous appuyant sur le cadre des modèles économiques et la littérature en systèmes d’information, nous partons des besoins en offres libres pour proposer une typologie des modèles économiques open-sources. Cela nous permet de discuter le lien entre captation de valeur et ressources clés. Le modèle de l’open-source apparaît basé sur la gestion et le contrôle de la dynamique d’évolution des logiciels (le « logiciel flux »), dans une industrie qui s’était habituée à vendre des produits (« logiciel stock »).
Source: Publications Nicolas Jullien

UE Transitions numériques : méthodes et outils de la conduite du changement

Cette UE aborde les outils utiles aux futurs ingénieurs conseil et manager. A travers des interventions en marketing stratégique, sociologie et acceptabilité, il s’agira d’appréhender les enjeux de changement que représentent les transitions numériques pour les organisations et les acteurs qui les animent. L’UV a pour objectif de présenter des outils méthodologiques mobilisables pour le conseil, l’audit et la mesure d’impact.

[emse-01409629] White paper. Companies of the future : the issues of digital transformation

Digital innovation is bringing a great deal of change to industry, the economy and society. Radical transformations are being seen in the way these fields are organized, in their products and uses. Institut Mines-Télécom has always had a very close and privileged relationship with the economic and industrial world. IMT plays a major role in research partnerships and innovation, and support for economic development. The Industry of the Future is a strategic priority for IMT in facing future challenges and accompanying companies in their transitions. As a founding member of the Alliance for the Industry of the Future, IMT’s unique position at the crossroads between industry and the digital world allows it to comprehend ruptures involving both the changes to processes and industrial management modes, and the digital tools involved. Although it is well known that a great deal of the potential effectiveness of digital technology lies in this joint transformation of our working methods and tools, the impact of this technology on the transformation of companies remains an active field of research. With vision and action based on the Training-Research-Innovation continuum, IMT is involved on all three levels of this major transition. As well as confronting the great challenges of more effective, safe, economical and flexible technologies, the Institute is extensively involved in this transition, imagining new organization models for companies, new products and services, new economic models, without forgetting the changing place of humans in industrial and organizational processes, along with new jobs and skills. This white paper, written under the supervision of Madeleine Besson, presents the current concern over the challenges of digital transformation for the company of the future. What will be the changes to companies’ processes and business models? How will the notion of value creation change? What impact will this transformation have on the role of humans in companies? These questions, along with other equally pertinent ones, are studied by experts at IMT, questioning the very notion of the company and the meaning of its traditional links (design, production, use, the customer, value…) To understand the impacts and formalize the challenges of research for the company of the future in a relevant way, we must have a solid grasp of digital transformation. Technical, economic, human and societal responsibility aspects must be analyzed in order to find the integrated, transversal approach, which is essential to relevant and effective reflection over this complex, multi-faceted matter. These reflections must also take an historical approach. In this respect, the "ecosystemic" analysis proposed by Thierry Isckia sheds light on the changes that digital technology has imposed, at the same time noting the importance of the strategic dimension. Regarding future changes, Godefroy Dang Nguyen suggests some transformational leads that the digital world offers, in particular the new forms of cooperation providing a source of significant change to the institutional framework. The question of entrepreneurship in 2050, asked by Daniel Kaplan, provides the opportunity to open the field of study to include the changes in the structuring element of a company in the face of ecological and environmental transition, as well as transgenerational transition. Climate change and the ageing population are challenging the traditional determiners of progress and well-being. Finally, this white paper questions the very idea of the company itself, and the meaning of all of the traditional links in value creation. It provides the curious reader with several entry points to understanding the challenges of digital transformation for the future company, and certain key areas for reflection on this matter, which keeps gaining in speed and intensity.
Source: Publications Nicolas Jullien

Wikipédia en quelques mots

Wikipédia, sixième site le plus visité mondialement, est probablement le plus grand projet de création numérique en ligne actuellement. Il a été initié en 2001 comme un projet support du projet Nupédia (voir l’article «Histoire_de_Wikipédia» dans Wikipédia), une encyclopédie en ligne rédigée par des experts et lancée par Larry Sanger et Jimmy Wales. Basé sur un Wiki pour permettre la rédaction collaborative d’articles, ouvert aux contributions amateurs et annoncé notamment sur Slashdot.org, un site d’information sur le logiciel libre, Wikipédia se développe rapidement (20000 articles pour le Wikipédia en anglais en septembre 2001, création de projets dans d’autres langues, dont l’allemand et le français en mars 2001). En 2002, le logiciel MediaWiki est créé pour supporter le projet, qui est géré par une fondation de droit américain depuis 2003 et qui a dépassé les 500000 articles pour le Wikipédia en anglais début 2004.
En 2015, il y avait environ 4000 contributeurs actifs, chaque mois, sur le Wikipédia en français, c’est-à-dire 4000 personnes qui ont fait cinq modifications, ou « edits », ou plus, dans le mois. Depuis sa création, en 2001, plus de 700.000 personnes se sont enregistrées sur le Wikipédia en anglais pour contribuer. Du côté de l’usage, les sites gèrent plus de 20 milliards de pages vues par mois (917 millions pour le Wikipédia en français), avec un nombre croissant de photos et autres documents non textuels (les photos stockées sont passées de 12 à 26 millions entre 2014 et 2015), tout en permettant l’évolution permanent du contenu (12,5 millions d’édits). Le modèle économique du projet repose donc sur le volontariat pour la production du contenu (motivation et caractéristiques des contributeurs), et sur les dons des utilisateurs pour le financement de l’infrastructure permettant la production de ce contenu (le logiciel wiki « MediaWiki ») et la diffusion de ce contenu (les serveurs et la bande passante). La maintenance du logiciel de production, les serveurs, et la bande passante ont coûté, sur l’année 2014-2015, environ 21 millions de dollars à la Wikimédia Foundation, qui gère ce projet, sur un budget total de plus de 50 millions de dollars (d’après ses bilans financiers).
Il faut approfondir les caractéristiques des contributeurs (qui contribue, et pourquoi ?), de la connaissance produite et des caractéristiques des utilisateurs. Le lecteur intéressé par le processus de production pourra consulter l’article « Wiki » de l’encyclopédie étudiée, ou la revue de la littérature consacrée à Wikipédia réalisée par Jullien (2012).
Caractéristiques des contributeurs. Une des caractéristiques principales des communautés épistémiques en ligne* est que la participation est volontaire et qu’elle ne conditionne pas l’utilisation, qui est anonyme. Si l’on suit l’analyse de l’économie classique, ce sont des conditions favorisant les phénomènes de passager clandestin, car participer ou non n’apporte pas de changement à l’utilité que l’on retire de l’usage du bien. Comme dans les autres communautés épistémiques, les motivations à participer à Wikipédia sont d’abord intrinsèques, pour ne pas dire égoïstes (Jullien, 2012) : défi à relever, passion pour la documentation historique, côté amusant, auto-formation. Les motivations sociales (se faire connaître ou reconnaître, interagir avec d’autres) ou « morales » (participer à la création d’une base de connaissance, mettre la connaissance à portée de tous) ne semblent pas expliquer l’entrée dans la contribution, même si elles peuvent être importantes pour ceux qui finissent par beaucoup s’impliquer et expliquent l’alignement entre compétences « professionnelles » et responsabilité dans le projet, notamment au niveau de la direction du projet. Les personnes qui sont au bureau de la fondation Wikimédia (le «board of trustees»), et qui participent à la définition de la stratégie de l’association, qui gère la marque, le site et les nouveaux projets, ont aussi de fortes compétences en informatique, ou en classement de l’information (sciences de l’information, de la communication, documentaliste, journaliste, informaticien). Finalement, ce qui fait une partie du succès du projet n’est pas tant d’avoir créé un système d’incitation à la participation, qui semble assez classique, mais d’avoir construit des règles et des filtres permettant d’organiser la contribution.
Les règles de la participation et de l’organisation du travail S’il n’y a pas de barrière à l’entrée (ni à la sortie d’ailleurs), un premier filtre à la participation est le niveau de motivation: dans la société de l’abondance informationnelle, où les sollicitations sont nombreuses, ne viennent que ceux qui ont la capacité à s’intéresser au sujet traité, et, pour les communautés épistémiques comme Wikipédia, de faire des contributions originales au projet, c’est-à-dire proposant une pièce de connaissance nouvelle. Dans la pratique, on constate aussi de nombreuses barrières « invisibles », au delà des sujets : sans capacité en informatique (tant en termes de matériel qu’en termes de maîtrise de l’outil), sans aisance dans la lecture et l’écriture, la plupart des projets en ligne sont inaccessibles. Ainsi, pour Wikipédia, le contributeur type est, d’après les enquêtes, un homme, de formation supérieure (licence ou plus), âgé de plus de trente ans (Dejean & Jullien, 2015). Wikipédia est une agrégation d’articles, construits sur le même format, avec les mêmes règles de base dans l’écriture (dont la vérifiabilité des faits, la neutralité des points de vues, la publication sous une licence ouverte), qui forment les « cinq piliers du projet ». Mais au-delà, les articles sont indépendants, leur existence et leur qualité dépendent de l’implication, donc de l’intérêt des contributeurs. Cela explique, en partie, que des articles de qualité très variable puissent cohabiter, et que certains domaines soient moins bien couverts que d’autres.
Qualité de la production et utilisateurs. L’évaluation de la qualité d’une œuvre ne peut se faire indépendamment de la définition de l’utilisateur : interviennent notamment le degré d’expertise (de profane à expert), la situation de l’utilisateur, qui cherche à produire de la connaissance ou simplement à la comprendre, et son intention vis-à-vis de l’information reçue, qui peut largement varier d’une collecte de renseignements factuels à de l’information ou de la recherche des références de fond (Lewandowski & Spree 2011). S’ajoute à cela, pour les sites en lignes comme Wikipédia, qu’il est difficile de connaître les utilisateurs, car les consommations (téléchargement, fréquentation du site) sont, pour la plupart, anonymes. Il n’y a pas, malheureusement, d’étude permettant d’évaluer la diffusion de l’usage de Wikipedia dans la population, qui serait, par exemple, basée sur l’étude des usages d’Internet par pays. Enfin, la qualité d’un produit, ici les articles, ou d’un champ de connaissance (la médecine), peut être évaluée par des mesures externes (comparaison avec d’autres produits, analyse par des experts), ou des mesures internes (ce que le projet considère comme un bon article, et qu’il labellise comme tel « article de qualité » ou « bon article »).
Ceci étant, la plupart des études, et surtout les plus récentes montrent que Wikipédia est aussi pertinent et juste (pas plus d’erreurs dans les articles) que d’autres sources, et beaucoup plus complet (1,7 million d’articles dans le Wikipédia en français, contre 0,1 dans l’Encyclopédie Universalis, par exemple) et, ce, que l’on se restreigne à un champ particulier (la formation des infirmières), que l’on fasse évaluer l’information disponible par des experts, ou que l’on réalise des comparaisons avec des ouvrages de référence. Elles montrent aussi que, quelque soit le référentiel choisi, une mesure fiable de la qualité d’un article est sa taille (le nombre de caractères) et, en deuxième lieu, le nombre d’édits, c’est-à-dire de modifications de l’article (Jullien, 2012).
En partenariat avec l’association Wikimédia France, nous avons réalisé deux enquêtes (en 2011 et 2015) auprès des utilisateurs du Wikipédia en français, enquêtes qui permettent, cependant, de se faire une idée des usagers et des usages. Les personnes ayant répondu (environ 16000 à chaque fois), et qui étaient, à plus de 80 %, françaises, sont plus jeunes que la moyenne des internautes, et beaucoup plus nombreuses à avoir une « profession » où la recherche d’information tient une place importante : les lycéens et étudiants (on retrouve l’effet d’âge), mais aussi les cadres, avec une grosse sous-représentation des ouvriers et des employés. Il y a, cependant, des signes de diffusion de l’usage, puisque, entre 2011 et 2015, la population des retraités, et plus généralement des plus de trente ans qui a répondu, est en forte augmentation.
Si l’on s’intéresse à ce que les personnes vont chercher sur Wikipédia, on constate deux choses d’après cette enquête : il y a plus d’usages personnels que professionnels, et les rubriques les plus consultées sont celles qu’on consulte dans un dictionnaire encyclopédique classique (personnalités, histoire et géographie, et, dans une moindre mesure, art et littérature, technologies et sciences). L’utilisation de Wikipédia reste proche de celle du Quid (qui en a été d’ailleurs une de ses premières « victimes ») ou d’un dictionnaire encyclopédique étendu, plus que d’une encyclopédie scientifique pointue. Et, plus généralement, comme l’a souligné Fallis (2008), la qualité de Wikipedia ne doit pas être évaluée en comparaison avec une encyclopédie non accessible (ou seulement dans des bibliothèques, pas toujours ouvertes, ou pour un coût très supérieur qui peut exclure une partie de la population), mais en tenant compte de la façon dont les gens recherchent de l’information aujourd’hui (en ligne). Wikipédia, par son existence et aussi la qualité de la connaissance à laquelle on accède, a amélioré l’accès à la connaissance. Cela n’empêche pas de soulever les problèmes posés par un potentiel monopole de ce site sur la production de la connaissance.
Un exemple de «commun informationnel. Il peut sembler paradoxal d’appeler des projets comme Wikipédia, des « communs ». En effet, leur production est accessible sans barrière à l’entrée, alors que les communs traditionnels (le plus souvent fonciers) sont caractérisés par la co-gestion par les utilisateurs d’un bien avec, souvent, un mécanisme d’exclusion pour ceux qui ne sont pas membres du « commun. Le cadre de Hess et Ostrom (2006), permet de décrire ces collectifs et les biens qu’ils produisent, et de lever néanmoins cet apparent paradoxe. Il distingue les caractéristiques du collectif, ou les « inputs » (caractéristiques des participants, motivations, « règles d’usage et de contribution », dispositifs techniques), qui encadrent la façon dont les gens interagissent (« l’ère d’interaction », ou le processus de production), conduisant à des « résultats » (la production).
Dans le cas Wikipédia, comme dans tous les projets de production de connaissance en ligne, si les « résultats » sont effectivement accessibles à tous, les règles de production et les comportements d’interaction font que, si chacun peut théoriquement participer à la production, n’importe qui n’y a pas accès. Il y a alors une « communauté » de développeurs, qui s’auto-sélectionnent (par leur motivation et leur capacité à rédiger un texte de vulgarisation scientifique, notamment), et qui présente des caractéristiques proches d’une organisation de production d’un « bien commun » informationnel (ou encore d’une communauté épistémique en ligne), et des utilisateurs de la production, avec peu de liens entre eux. C’est, d’ailleurs, une différence avec le logiciel libre*, où, notamment parce que l’utilisation est plus compliquée, il y a deux communautés liées : une communauté épistémique de production et une communauté de pratique (les utilisateurs), qui sert souvent de bassin de recrutement de nouveaux contributeurs pour la première communauté.
Finalement, pour renvoyer à la discussion sur les communs, servir les utilisateurs n’est pas l’objectif principal de ces communautés. Ce qui est important est d’intégrer les contributeurs et de faire fonctionner la communauté (la production du commun), c’est-à-dire que les participants continuent à créer et à améliorer les articles, selon la politiques et les règles fixées par la Fondation Wikimedia et les administrateurs des sites. Que cela serve au-delà (utilisation du bien public produit) est intéressant (recrutement possible de nouveaux participants, importance de la base installé quand concurrence entre standards, ego des participants), mais ce n’est pas le principal.
Le modèle « économique » de cette communauté repose sur deux piliers. D’une part, la contribution volontaire des participants, qui ont des motivations non financières pour la plupart. L’objectif de l’organisation est d’augmenter, ou au moins de stabiliser le nombre de ces contributeurs, sachant que plus il y a d’articles et de contenu, plus il est difficile de proposer des contributions. L’usage est financé par le don, mais les sommes restent modestes (20 millions de dollars représentent moins de dix centimes par utilisateur et par an). D’autre part, la base d’information est copiable. Si la fondation ne parvenait plus à maintenir le projet, des copies locales pourraient émerger. Comme pour les projets de logiciel libre, et dans un phénomène de rendement croissant d’adoption classique, la dynamique du projet est sa meilleure garantie de survie : tant que les informations sont mises à jour, les utilisateurs et les contributeurs ont intérêt à continuer à utiliser cette plate-forme.
Un des effets pervers possible est que ce projet acquiert le monopole de mise à disposition de la connaissance, notamment en direction du grand public. Déjà, Google propose, dès que possible, la page Wikipédia correspondant au critère de recherche, concentrant encore plus les consultations sur cette seule plateforme. Ce risque-là, celui de la pluralité des idées, est sans doute plus important, au moins à moyen terme, que le risque de disparition de Wikipédia.
Pour conclure, on peut dire qu’en tant qu’exemple de commun informationnel, Wikipedia a un fonctionnement classique, même si sa taille, comme son impact sur l’accès à la connaissance, sont, eux, hors du commun.
Repères Bibliographiques

Dejean S. & Jullien N., Big from the beginning: Assessing online contributors’ behavior by their first contribution, Research Policy 44(6) · July 2015.
Fallis, D. (2008). Toward an epistemology of Wikipedia. Journal of the American Society for Information Science and Technology, 59(10), 1662-1674.
Hess C. & Ostrom E., « Introduction: An Overview of the Knowledge Commons », in Hess C. & Ostrom E. (ed.), Understanding Knowledge as a Commons. From Theory to Practice, 2006, pp. 3-26.
Jullien N., “What We Know About Wikipedia: A Review of the Literature Analyzing the Project(s)”, 2012, http://ssrn.com/abstract=2053597
Lewandowski, D., & Spree, U. (2011). Ranking of Wikipedia articles in search engines revisited: Fair ranking for reasonable quality?. Journal of the American Society for Information Science and technology, 62(1), 117-132.

Source: publication blog Nicolas

Qu’est-ce qu’un Wiki?

« Un wiki est une application web qui permet la création, la modification et l’illustration collaboratives de pages à l’intérieur d’un site web. Il utilise un langage de balisage et son contenu est modifiable au moyen d’un navigateur Web. C’est un outil de gestion de contenu […] » (article Wiki de Wikipédia ). Dans leur travail sur les communs de la connaissance (« Knowledge Commons »), comme pour les autres communs, Hess et Ostrom ont souligné l’importance des technologies utilisées dans l’organisation et la structuration de ces communs. Les logiciels wiki, dont MediaWiki — le logiciel qui organise la production collaborative de Wikipédia — sont des bons exemples de ce fait.
Caractéristiques et fonctionnement d’un wiki. Ce qui caractérise un système « wiki » par rapport à d’autres systèmes de gestion de contenu en ligne, ou Content Management System (« CMS »), tient en son objectif principal, à savoir la rédaction collaborative des pages, en vu de créer collectivement une base de connaissance. Celle-ci peut être accessible de façon publique ou privée, et sa création ouverte à tous ou non, selon la synthèse du schéma suivant :

Accès public
Accès privé

Modification ouverte à tous
Wikipédia, basé sur le wiki MediaWiki, ou site plus spécialisés, comme les sites d’utilisateurs de jeux en ligne (par exemple Minecraft)

Non pertinent

Modification restreinte et soumise à autorisation
Sites web basés sur un moteur de Wiki. Exemple : site de e-commerce bestvente, basé sur le wiki Xwiki, un wiki open-source commercialisé par l’entreprise (française) éponyme
Site intranet, système interne de gestion des connaissances. Par exemple, la NASA utilise des wikis pour coordonner le partage de connaissances d’équipes de taille moyenne (~50 personnes)

Le contrôle des accès en édition est fait par la gestion des comptes utilisateurs, comme dans la plupart des CMS.
Les wiki conservent un historique des modifications, ce qui permet de revenir facilement à une version antérieure, en cas d’erreur ou de modification intempestive par exemple. Enfin, le contenu est faiblement structuré, grâce à des mots-clefs et des liens (hypertextes) entre les pages.
L’avantage de cette organisation est que l’on peut développer des contenus spécifiques ou plus généraux, qui répondent aux besoins des créateurs, et éventuellement à la demande des utilisateurs, en récupérant par exemple une partie du contenu d’autres articles. L’inconvénient en est que l’information peut être dispersée dans différentes page et, surtout, qu’il est difficile d’avoir une vue sur l’information disponible et l’information manquante. L’usage d’un wiki semble se justifier particulièrement quand il s’agit de construire à plusieurs un contenu écrit, soit que plusieurs sous-parties, diverses entrées nécessitent d’être produites (encyclopédie), soit qu’il faille collaborer, se compléter ou se répondre dans la production d’un contenu (gestion de projet, ou article d’une encyclopédie) et, ce, que l’accès en production ou en lecture soit public ou restreint (par exemple limité au membres d’une organisation, Poole et Grudin. 2010). Je vais détailler un exemple de wiki, outil-support d’une production encyclopédique (Wikipédia) et un exemple de wiki outil-support de gestion de projet, qui me serviront à préciser le fonctionnement de la production d’un wiki.
L’exemple d’un outil-support d’une production encyclopédique : Wikipédia. Le système de gestion de contenu de Wikipédia, MediaWiki, a été développé par la fondation Wikimedia spécifiquement pour le projet. C’est un logiciel libre, qui est utilisé dans d’autres projets, de la fondation ou non. Toute personne peut contribuer, même de façon anonyme.
Le nombre de contribution par contributeur enregistré suit une loi de puissance (un noyau de contributeur réalise la majorité des édits ; une majorité ne fait que quelques contributions), comme dans la plupart des projets en ligne, et cela quelle que soit la langue étudiée.
Si les futurs gros contributeurs sont identifiables dès leur première contribution, plusieurs profils se dégagent : des « experts », qui se focalisent sur le contenu de certains types de page, et qui évoluent vers la coordination d’articles (ou de certain domaines du savoir) ; des contributeurs, moins nombreux, qui assurent la cohérence de l’ensemble du système, soit en faisant des liens entre les pages, soit en s’investissant dans les interactions sociales, la construction de la communauté. Ce sont ces derniers qui prennent des responsabilités d’« administrateur », ou « admin » (dans Wikipédia. L’« admin » est une personne élue par les « membres » de Wikipédia, c’est-à-dire que toutes les personnes enregistrées (et, en pratique, ayant fait plus de 50 contributions, ou « edits »), qui peuvent donner un avis (pendant une période d’environ deux semaines). La candidature est acceptée par les « bureaucrates », des admins aux pouvoirs étendus, s’il y a une forte majorité d’avis positifs. L’admin est chargé de faire respecter les règles de la plateforme, d’arbitrer les conflits, et qui peut exclure des contributeurs). Ce sont des rôles assez classiques dans les projets en ligne, qui renvoient aussi à l’organisation modulaire du projet, où chaque sous-groupe, chaque sous-projet (l’unité de projet étant ici l’article) fonctionne de façon relativement autonome des autres projets.
Ce système est géré par de nombreux programmes (les « robots », ou « bots »), qui permettent de « monitorer » les éditions pour traquer les attaques sur des articles (« vandalisme »), de corriger des fautes automatiquement, mais aussi de créer automatiquement des articles (notamment en géographie, en récupérant des listes de villes, ou en important des sujets d’articles d’une langue à l’autre). Ainsi, 95 % des edits du Wikipedia en vietnamien sont réalisés par des robots, contre 5% pour le Wikipedia en anglais (Steiner, 2014).
L’exemple d’un outil-support de gestion de projet : les wikis de la Nasa. La NASA maintient plusieurs espace wiki, ouverts ou non au public (pour la plupart fermés). Un exemple d’utilisation est particulièrement mis en avant, celui du wiki du groupe qui gère les activités extra-véhiculaires (sorties dans l’espace), ou EVA group. Ce groupe, relativement petit (50 personnes) et concentré sur une tâche assez spécifique, doit gérer l’ensemble des informations concernant les matériels utilisés dans ces missions, leur mise à jour et leur obsolescence. Comme pour l’exemple de Wikipédia, d’une part, la liste des contributeurs réguliers est beaucoup plus faible que celle des utilisateurs (807 utilisateurs annoncés, 207 actifs, 50 personnes dans le groupe de contributeurs, EVA group). D’autre part, de nombreux outils complémentaires de tri de l’information (des « bots »), sont nécessaires au bon fonctionnement de la gestion et de l’accès aux connaissances (outils d’analyse sémantique et outils de suivi des contributions). Depuis, d’autres équipes et d’autres services de la NASA ont souhaité créer leur wiki, et chaque demande a été traitée comme la création d’un projet propre de gestion de connaissance, même si les mêmes outils ont été utilisés.
Wiki et communs. L’organisation modulaire des projets wiki est un facteur-clé de succès dans les projets en ligne car il permet une très petite équipe de travailler sur le même fichier, en évitant les problèmes de congestion : trop de personnes intervenant en même temps, ou sur la même chose, générant des difficultés pour se répartir les tâches, ou pour converger vers un produit fini. Ce résultat est classique dans la programmation informatique (à un certain niveau, ajouter plus de gens à un projet ne peut que le ralentir, mais quand il y a beaucoup de fichiers sur lesquels travailler, on peut espérer que les gens se répartissent en conséquence), et on le retrouve dans Wikipédia et dans la diffusion des wiki au sein de la NASA. La coordination entre les modules (les articles de Wikipédia, intégrés dans des « catégories »), et l’organisation de cette coordination dépend du niveau d’interdépendance entre les modules. Ainsi, on est plutôt sur une coordination faible dans les « plateformes » du type wiki, qui sont une agrégation de modules autonomes ou faiblement reliés (Wikipedia, Debian, mais aussi les forums spécialisés) : la coordination se fait par la structure, au niveau des règles de « mise en page » ou de mise en forme, de la cohérence de l’ensemble, des règles d’acceptabilité d’un nouvel article, de l’outil d’édition (le wiki) et des outils d’automatisation des tâches de traitement de l’information (les « bots »).
Cela explique, en partie, que des articles de qualité très variable puissent cohabiter, puisque la qualité de l’un n’impacte pas la qualité de l’autre, et que cette qualité dépend de l’intérêt et des compétences d’un groupe pour le sujet. Cependant, globalement, il semble que, dans la ligné de ce qu’a montré Uzzi (2008) sur l’efficacité des équipes, produire un article de qualité, ou un projet de partage de connaissance qui fonctionne, demande un mélange équilibré de contributeurs expérimentés, avec quelques novices (pour la créativité, l’apport de nouvelles sources d’information), et de contributeurs spécialisés dans le contenus et dans le fonctionnement du site et l’administration (pour le respect des règles et la cohésion) (Arazy et al., 2011)
Repères bibliographiques

Arazy, O., Nov O., Patterson, R. & Yeo< L. (2011). « Information quality in Wikipedia: The effects of group composition and task conflict”, Journal of Management Information Systems<, 27(4), 2011, pp. 71-98
Erika Shehan Poole E. S. and Grudin J. (2010). “A taxonomy of Wiki genres in enterprise settings”, in Proceedings of the 6th International Symposium on Wikis and Open Collaboration (WikiSym ’10). ACM, New York, NY, USA, 2010
Hess C. and Ostrom E., « Introduction: An Overview of the Knowledge Commons », in Hess C. & Ostrom E., (ed.), Understanding Knowledge as a Commons. From Theory to Practice, 2006, pp. 3-26.
Jullien N., “What We Know About Wikipedia: A Review of the Literature Analyzing the Project(s)”, http://ssrn.com/abstract=2053597
Steiner, T. « Bots vs. wikipedians, anons vs. logged-ins (redux): A global study of edit activity on wikipedia and wikidata. » Proceedings of The International Symposium on Open Collaboration. ACM, 2014.
Uzzi B., « A social network’s changing statistical properties and the quality of human innovation », Journal of Physics A: Mathematical and Theoretical 41, 22, 2008, pp. 224023-224035

Source: publication blog Nicolas

Combien vaut l’accès à Wikipédia pour les utilisateurs?

Le numérique, en permettant le développement de grands projets collaboratifs de production de connaissance, a renouvelé notre vision de cette production ainsi que l’analyse économique du fonctionnement des communs (informationnels). Si la motivation des contributeurs à participer à ces communs fait l’objet d’une littérature importante, les réflexions sur l’accès de tous à ces biens (contributeurs ou non), et sur le financement de cet accès, sont moins nombreuses, alors que les coûts induits (serveurs et bande passante, adaptation du logiciel aux nouveaux terminaux comme les tablettes) sont loin d’être négligeables (par exemple, environ 21 millions de dollars pour Wikipedia en 2014).
Nous avons cherché, Myriam le Goff, Godefroy Dang Nguyen et moi, à évaluer la valeur que les utilisateurs attribuent à cet accès, en comparant deux expressions de cette valeur, la disposition à payer et le don.

Pour cela, nous nous sommes appuyés sur une enquête en ligne par questionnaire auprès des utilisateurs de la version française de Wikipedia. Cette enquête s’est déroulée durant le mois de mars 2015 et a fourni plus de 16 000 questionnaires entièrement complétés. Nos données – issues de réponses volontaires – ne peuvent sans doute pas fournir de réponse à la question de la valeur globale de Wikipédia pour ses utilisateurs, car l’échantillon est biaisé en faveur des individus qui attachent une valeur suffisante à Wikipedia pour qu’ils aient pris le temps de répondre. Par contre, elles peuvent éclairer sur une seconde question: les modalités de financement influent-elles sur leur montant, et si oui comment? Pour cela il faut envisager proposer d’autres méthodes de financement que le don. C’est ce que nous avons fait dans le questionnaire adressé aux utilisateurs de Wikipédia (portail en français de Wikipedia).

L’article complet, en français, est disponible ici.
Les questions que nous nous posions
Wikipedia produit un contenu qui est utilisé par un public vaste, pour ne pas dire l’ensemble de la population (ayant un ordinateur connecté et intéressé par les contenus des dictionnaires encyclopédiques), limitant les biais de sur-représentation des populations éduquées, ou de professionnels (comme les informaticiens) liés à la technique, sans les éliminer complètement. C’est aussi une organisation qui fait régulièrement appel aux dons pour financer le fonctionnement du site et le développement de nouveaux projets portés par la Wikimedia Foundation, une fondation de droit américain qui gère le site. La question du don est donc très actuelle pour les utilisateurs et les gestionnaires de Wikipedia, même s’il n’est pas toujours très clair, dans l’esprit des donateurs, à quoi sert l’argent.
Une première source de questionnement concerne donc l’origine des donneurs (en dehors des entreprises): quelles en sont les caractéristiques (variables socio-économiques, et variables liées au projet)? Une première hypothèse serait que les contributeurs sont les plus attachés au projet Wikipédia de production de connaissance et aient une valeur plus élevée que les simples lecteurs. Mais, on peut aussi envisager que les contributeurs, donnant déjà en nature, estiment qu’ils n’ont pas à donner de façon monétaire: c’est un thème classique en économie du don (voir la discussion de Melnik and Zimmermann, 2015, à ce sujet).
D’autre part, si les motivations du don et les caractéristiques des donateurs sont sources d’interrogation, le questionnaire se proposait, dans la continuité de ce qui a été évoqué plus haut, de rassembler de l’information sur d’autres formes de financement. Pour cela, on a proposé à notre échantillon un scénario hypothétique selon lequel, plutôt que de recourir à la publicité, Wikipédia se proposait de passer à un mode payant. On demande aux répondants de révéler dans ce cas leur « disposition à payer » (DAP). Cette méthode de collecte d’information s’assimile à de l’évaluation contingente (Mitchell and Carson, 1989).
En s’appuyant sur les réponses, nous nous proposions d’explorer trois thématiques associées:

Quelles sont les motivations de ceux qui donnent et quelles sont leurs caractéristiques?
Quelles sont les motivations et les caractéristiques des personnes manifestant une certaine disposition à payer pour Wikipedia et ce afin d’éviter la publicité?
Peut-on expliquer pourquoi pour certains, la disposition à payer pour accéder à Wikipedia est plus grande que leurs dons effectifs (ou leurs intentions de dons), alors que pour d’autres c’est l’inverse?

Plus précisément on peut, en s’appuyant sur la littérature (que nous n’évoquerons pas ici), émettre les 3 hypothèses suivantes.
Hypothèse 1:
les dons dépendent de caractéristiques socio-économiques, d’une certaine propension au « warm glow » (plaisir à donner) , de comportements habituellement  pro-sociaux  dans d’autres champs qui pourront éviter le free riding, et du degré d’usage de Wikipédia. Il est possible que la contribution en nature (édits dans Wikipedia) soit un facteur complémentaire (ou substituable) au don monétaire.
Hypothèse 2:
la disposition à payer (DAP) mesurée par le scénario « tout sauf la publicité, pour que vive Wikipedia! » dépendra à son tour de caractéristiques socio-économiques, de caractéristiques d’usage, de warm glow, et de l’aversion à la publicité.
Hypothèse 3:
dans ces conditions, le fait que la DAP soit supérieure ou inférieure au niveau de don (effectif ou intentionnel) doit être évalué par l’expérience. Aucune théorie satisfaisante ne peut prédire le sens de l’inégalité.
Nous allons nous baser sur les représentations de ces deux valeurs pour pouvoir les comparer.
Les résultats
Statistiques descriptives sur les modes de financement
Le montant approximé des dons reçus (en partant de la valeur centrale de chaque intervalle de proposition de dons) est de 77225,5€ proposés par 2927 individus, soit un don moyen de 26,6€. Le montant des consentements à payer révélés par les enquêtés est de 82.658€ soit 5,9€ par an et par individu (les 13 988 répondants étant concernés par ce marché contraint). Dans l’hypothèse où un don était renouvelable tous les deux ans environ, quand l’abonnement était lui, annoncé comme annuel, on vérifie le résultat de la littérature qui affirme que le don est la limite inférieure de la disposition à payer, avec toutes les prudences annoncées dans notre revue de la littérature, notamment sur le fait que le marché contingent n’exprime que des intentions de payer.
Par ailleurs 1200 personnes uniquement donnent plus ou autant que leur disposition à payer, soit 8,4% des enquêtés. Au niveau individuel, on valide de nouveau le fait que les dons sont inférieurs à la disposition à payer.
Ces résultats nous permettent-ils de conclure à l’inefficacité des appels aux dons dans le financement de Wikipédia, qui pourrait bénéficier de plus d’argent si elle passait au mode payant? A priori non, puisque c’est un choix politique de Wikipédia qui se satisfait des contributions de tous, de la Wikimedia Foundation, des internautes et des sponsors. Des réflexions ont eu lieu concernant la possibilité de passer à de nouveaux modèles économiques dont un basé sur la publicité (pour l’instant jugée trop risquée du fait de la perte possible de neutralité pour Wikipédia, cette option n’a pas été retenue).

Les variables causales des dons et des dispositions à payer
Les profils des donateurs et des personnes disposées à payer sont issues d’analyse d’une régression linéaire sur les variables explicatives, socio-économiques, en terme d’attitude pro-sociale, et en terme d’utilisation de Wikipédia.
Nous confirmons d’abord que les deux décisions soit de donner soit de payer face au scénario contingent pour Wikipédia sont corrélées.
Concernant le premier groupe de variables causales, les caractéristiques socio-démographiques, on observe que les hommes, plutôt retraités, avec un niveau de diplôme élevé et un revenu élevé ont une plus grande probabilité de donner, et une plus forte disposition à payer, ce que l’on retrouve dans la littérature scientifique. L’âge étant fortement corrélé avec l’activité et niveau de diplôme, on peut en déduire comme dans la littérature que les personnes plus âgées sont plus à même de donner ou de payer. De même, les actifs ou les scolaires ne sont pas disposés à donner ou payer pour Wikipédia, consacrant sûrement leur revenu à d’autres priorités. Le genre masculin est significatif pour augmenter la probabilité de don, mais pas la disposition à payer. Nous vérifions le résultat d’Andreoni and Vesterlund (2001) qui démontrent que les hommes sont plus disposés à donner lorsque les sommes sont faibles alors que les femmes sont plus généreuses quand les montants deviennent plus importants. Dans le cas de Wikipédia, il s’agit de dons inférieurs à 50€ pour 87,7% des répondants.
Par rapport à la pratique d’usage, les personnes qui utilisent peu Wikipédia au niveau personnel donnent moins et sont moins prêtes à payer. Par contre, les personnes qui ont un usage professionel de l’encyclopédie sont plutôt prêtes à faire un don mais pas à payer pour éviter la publicité. Celles qui ont une ancienneté plus faible sur Wikipédia sont plus disposées à payer par contre elles sont moins favorables aux dons. De plus, la connaissance de l’existence de la licence a un impact sur le fait de donner et de payer. Ainsi, l’expérience de Wikipédia implique un engagement financier plus fort tout comme
tout autre bien privé.
Les personnes ayant un attachement fort à Wikipédia (la disparition de Wikipédia serait un désastre ou une perte certaine) sont fortement disposées à payer et donner, ce qui était attendu.
Il est intéressant de regarder précisément le comportement des contributeurs, dont la répartition dans notre échantillon est la suivante: 64,3% des interviewés n’ont jamais contribué, 5% contribuent beaucoup, le solde étant ceux qui contribuent peu. Or la disposition à payer de ceux qui contribuent peu ou jamais est significativement plus forte que celle des grands contributeurs. Par contre pour les dons, seuls les faibles contributeurs ont une plus grande probabilité que les gros contributeurs, tandis que ce n’est pas le cas pour les utilisateurs simples.
On peut résumer ceci dans un premier ensemble de résultats.
R1: Face à une nécessité de payer, les gros contributeurs considèrent que leur effort les dispense de le faire, la contribution en nature se substitue pour eux au paiement. En ce qui concerne les dons, les faibles contributeurs ont une plus grande probabilité de les pratiquer que les autres, les simples utilisateurs ne se sentant pas concernés, tandis que les gros utilisateurs connaissent sans doute mieux les usages qui sont faits de ses dons, ce qui les dispense de s’impliquer. Enfin, en ce qui concerne la connaissance de la licence, on observe que ceux qui la connaissent sont plus disposés à donner, mais pour la DAP, ceux qui la connaissent bien et ceux qui savent qu’elle existe sont plus enclins à payer. Ce mimétisme de comportement semble obéir à une règle de conformité à une norme au sein de la communauté Wikipedia (Dang Nguyen et al., 2016).
L’analyse des variables mesurant les comportements pro-sociaux montre que le fait d’avoir une responsabilité dans une association est significatif et positif aussi bien pour le don que pour le paiement. Les personnes qui font plutôt confiance aux gens sont également disposées à donner et à payer pour Wikipédia. Cela renforce l’aspect collaboratif et communautaire sous-jacent à l’encyclopédie. Les facteurs de comportements pro-sociaux  sont aussi voire plus influents dans le cadre du marché contingent que dans le cadre du don effectif, validant le résultat de Nunes and Schokkaert (2003) qui affirment la présence de warm glow (ou de reconnaissance du caractère public du bien) dans les mesures de disposition à payer: « Respondents who are more sensitive to warm glow (or less resistant to social pressure) ceteris paribus reveal a higher williness to pay ». On peut résumer ceci dans un résultat général:
R2: les personnes naturellement pro-sociales ont en général une plus grande probabilité de donner et une plus grande disposition à payer pour Wikipedia, reconnaissant le caractère de bien public de l’encyclopédie en ligne, même dans le cas d’un contexte de marché contingent.
En ce qui concerne les variables socio-économiques, ce sont surtout des hommes, des retraités, ceux qui ont un niveau de diplôme élevé, un revenu confortable qui ont des dons supérieurs à la disposition à payer. On peut donc affirmer:
R3: Le warm glow (plaisir de donner au-delà de ce qui est nécessaire pour préserver le bien public accès à Wikipedia) est une caractéristique plus forte chez les hommes, disposant d’un revenu confortable et plutôt âgés.
Du point de vue de l’usage de Wikipédia: les utilisateurs fréquents ont un plaisir à donner important, que ce soit pour des usages professionnels ou personnels, de même que ceux qui connaissent Wikipedia (notamment le fonctionnement de la licence). L’ancienneté ne joue que sur les utilisateurs depuis 3 à 5 ans et eux ont un warm glow moins fort que les plus anciens. Enfin, ceux qui ne contribuent jamais, ont également un warm glow plus faible que ceux qui contribuent beaucoup.
En ce qui concerne les variables d’attitude, ceux qui font confiance aux autres, qui donnent leur sang et qui ont une responsabilité dans une association ont également une probabilité plus forte d’avoir un  « warm glow » important à donner.
L’ensemble de ces résultats indique que le potentiel de collecte de fonds est probablement important pour la Fondation Wikimedia si les besoins augmentaient et si les sponsors venaient à faire défaut. En effet, les personnes actuellement donatrices sont en majorité en deçà de leur disposition à payer. À plus forte raison celles (l’écrasante majorité) qui ne donnent rien pourraient révéler une disposition à payer non nulle, qui augmente avec l’usage, la connaissance de Wikipedia, et des comportements pro-sociaux.
Quelques références
Andreoni, J., Vesterlund, L., 2001. Which is the fair sex? gender differences in altruism. Quarterly Journal of Economics, 293-312.
Dang Nguyen, G., Dejean, S., Jullien, N., 2016. The 50/50 Norm in a Massive Online Public Good: A Wikipedia Case Study.
http://ssrn.com/abstract=2718040
Melnik, E., Zimmermann, J.B., 2015. The we and the i: The logic of voluntary associations. Working paper of the Aix-Marseille School of Economics URL: http://ssrn.com/abstract=2559838.
Mitchell, R.C., Carson, R.T., 1989. Using surveys to value public goods: the contingent valuation method. Resources for the Future.
Nunes, P.A., Schokkaert, E., 2003. Identifying the warm glow effect in contingent valuation. Journal of Environmental Economics and Management 45, 231-245.
Source: publication blog Nicolas